Corrie Ten Boom et le pardon

Corrie Ten Boom et le pardon Partager Commenter
Témoignage de Corrie Ten Boom (1892-1983), une miraculée du camp de concentration de Ravensbrück.

 
 

Corrie Ten Boom habitait Harlem au Pays Bas avec ses parents et sa soeur Betsie, célibataire comme elle, et non loin des autres membres de la famille : son frère Willem ainsi que sa sœur Nollie, mariée et mère de six enfants, parmi lesquels Pierre Van Woerden. Durant la Deuxième Guerre Mondiale, toute la famille s’engagea dans la Résistance néerlandaise au secours des juifs traqués; la plupart de ceux qu’ils avaient cachés survécurent, plusieurs même purent s’établir et faire carrière en Israël, mais toute la famille Ten Boom fut arrêtée. Le grand-père Casper, veuf et âgé de 84 ans mourut en prison. Corrie et Betsie furent déportées dans un camp de la mort, et seule Corrie en revint. Alors, jusqu’à sa mort survenue à un âge avancé, elle parcourut le monde pour témoigner de l’Amour de Dieu et de la puissance du pardon de Dieu, qu’elle expérimenta pour elle-même et qu’elle dut mettre en pratique aussi envers ses ennemis.

Écoutons à ce sujet un témoignage qu’elle publia sous le titre de « On n’a jamais fini d’apprendre à pardonner ».

 
 

bigquote C’est dans une église de Munich que je l’ai vu. Chauve et trapu, serrant un feutre beige entre ses doigts, il se frayait un chemin vers moi à travers la foule. Nous étions en 1947. J’étais venue de Hollande dans une Allemagne vaincue, pour témoigner du pardon de Dieu, dans ce pays ravagé et rempli d’amertume… » Quand nous confessons nos péchés, avais-je dit, Dieu les jette au plus profond de l’océan, où ils disparaissent pour toujours ! »

Tant de visages solennels m’avaient fixée du regard, osant à peine croire que cela fût possible ! A cette époque, en Allemagne, il n’y avait jamais de questions ni de discussions à la fin d’une causerie. Les gens se levaient en silence, en silence ils prenaient leurs manteaux, en silence ils quittaient la salle…

C’est alors que j’aperçus l’homme qui marchait à contre-courant. Tout d’abord je vis le manteau gris et le chapeau beige, et puis, soudain, l’uniforme vert et le képi à visière portant une tête de mort. Alors, tout me revint à l’esprit en l’espace d’un éclair : ce hall immense, ces lumières crues, ce pitoyable tas de vêtements et de chaussures amassés au centre de la pièce, la honte de devoir passer nue devant un homme ! Je voyais la frêle silhouette de ma soeur, juste devant moi, ses côtes saillantes sous la peau transparente… « Ô Betsie, que tu étais maigre ! »

 
 

Betsie et moi nous avions été arrêtées pour avoir caché des Juifs chez nous pendant l’occupation nazie, et l’homme qui se trouvait maintenant en face de moi était l’un des gardiens de cet affreux camp de Ravensbrück. Il me tendait la main…

– Mademoiselle, dit-il, qu’il est bon de savoir, comme vous l’avez si bien exprimé, que nos péchés sont au fond de la mer !

Moi qui venais de parler du pardon, je me mis à consulter nerveusement mon agenda, plutôt que de prendre cette main qui se présentait. Celui qui me la tendait ne se souvenait plus de moi, bien-sûr. Comment aurait-il pu reconnaître une prisonnière parmi les milliers de femmes internées dans ce camp ? Cependant, je le reconnaissais ! Je me souvenais même de la lanière de cuir qui se balançait, accrochée à sa ceinture. C’était la première fois, depuis ma libération, que je me trouvais face à face avec l’un de mes anciens bourreaux et mon sang se glaçait dans mes veines.

Vous avez mentionné Ravensbrück, reprit-il. J’ai été gardien là-bas. Non, il ne me reconnaissait pas ! –Mais depuis ce temps-là… C’était sa voix qui continuait à me parvenir !… depuis ce temps-là je suis devenu chrétien. Je sais que Dieu m’a pardonné les cruautés que j’ai commises. Mais j’aimerais l’entendre de vos propres lèvres, Mademoiselle. Voulez-vous me pardonner ?

La main se tendait à nouveau vers moi. Immobile, je me tenais là, debout, figée. Je ne pouvais pas prendre cette main, moi qui pourtant, avais besoin tous les jours du pardon de Dieu ! Non, c’était impossible ! Betsie était morte dans ce camp. Pouvait-il effacer, par une simple démarche, sa lente et terrible agonie !

A peine quelques secondes devaient s’être écoulées depuis qu’il était là, mais à moi il me semblait qu’il y avait des heures que durait ce violent combat intérieur. Et je ne pouvais pas m’y soustraire. Je le savais.

 
 

Le message du pardon de Dieu contient une clause primordiale : nous devons pardonner à ceux qui nous ont offensés. « Si vous ne pardonnez pas aux hommes leurs offenses, dit Jésus, mon Père ne vous pardonnera pas non plus les vôtres. »

Cette vérité, je ne la connaissais pas seulement en théorie, comme un commandement divin, mais par l’expérience dans ma vie quotidienne. A la fin de la guerre, j’avais ouvert en Hollande un foyer pour les victimes de la brutalité nazie. Et j’avais découvert ceci : ceux qui réussissaient à pardonner à leurs ennemis parvenaient aussi à se réintégrer dans le monde extérieur et à refaire leur vie malgré les blessures physiques dont ils restaient marqués. Par contre, ceux qui entretenaient leur rancune et leur amertume restaient invalides. C’était aussi simple et aussi tragique que cela !

Et moi, j’étais toujours face à cet homme, paralysée, le cœur serré dans un étau de glace. Mais le pardon n’est pas une affaire de sentiment; cela je le savais aussi. Le pardon, c’est un acte de volonté. Et la volonté peut fonctionner quelle que soit la température du cœur. En silence, j’appelai le Seigneur : « Seigneur Jésus, secours-moi ! Je peux sortir ma main, mais toi, supplée au reste ! »

Alors, d’un geste mécanique, comme si j’avais été de bois, je mis ma main dans celle qui m’était tendue. Et au moment où je faisais ce geste, il se passa quelque chose d’extraordinaire : le courant de l’Esprit de Dieu passa dans mon épaule pour commencer, descendit précipitamment le long de mon bras et jaillit dans nos mains serrées. Puis cette chaleur guérissante envahit mon être entier jusqu’à remplir mes yeux de larmes. – « Je vous pardonne, mon frère, m’écriai-je, je vous pardonne de tout mon cœur ! »

Nous sommes restés un long moment ainsi, ma main dans la sienne, moi l’ancienne prisonnière, lui l’ancien gardien de Ravensbrück. Jamais dans ma vie je n’ai connu l’amour de Dieu d’une façon aussi intense qu’en cet instant là !

 
 

Ayant appris à pardonner dans la situation la plus difficile que j’aie pu rencontrer, j’aimerais pouvoir dire que je n’ai jamais plus eu de peine à pardonner à qui que ce soit. Oui, j’aimerais pouvoir dire que depuis ce jour mémorable les pensées de pardon et d’amour jaillissent tout naturellement de mon coeur. Mais ce n’est pas le cas. S’il y a une chose que j’ai apprise en 80 ans d’existence, c’est que je ne peux faire provision de bons sentiments et de bonne conduite. Je ne peux que me servir chaque jour dans les réserves de Dieu.

 
 

Je me souviens d’une autre expérience faite il y a quinze ans environ. Des amis chrétiens que j’aimais et en qui j’avais pleinement confiance firent à mon égard quelque chose qui me heurta profondément. Vous pensez sans-doute qu’après avoir surmonté ma haine du gardien nazi, pardonner à ces gens là ne serait pour moi que jeu d’enfant. Pas du tout ! Pendant des semaines, je bouillonnais intérieurement. Finalement, je demandai à Dieu d’accomplir à nouveau son miracle en moi. Et il se produisit. J’avais pardonné à mes amis et j’avais retrouvé mon Père !

Pourquoi alors, me trouvai-je peu après éveillée en pleine nuit, remuant à nouveau toute cette affaire ? « Mes amis, mes propres amis ! pensais-je. Des gens que j’aimais ! S’ils avaient été des étrangers, je n’aurais pas été autant affectée… »

Je m’assis sur mon lit et allumai la lumière : « Père céleste, dis-je, je croyais que c’était fini. Oh ! je t’en prie, aide-moi à m’en sortir ! » Mais la nuit suivante, la même chose se produisit : « Ils m’avaient parlé si gentiment ! Pas un soupçon de ce qu’ils étaient en train de manigancer… Père, criai-je alarmée, aide-moi, je t’en supplie ! » Et son aide vint… Ces manifestations se produisirent de moins en moins, et finalement elles disparurent complètement. C’est ainsi que je découvris un autre secret du pardon : c’est que nous pouvons faire confiance à Dieu pour sa pleine victoire non seulement sur nos sentiments, mais aussi sur nos pensées.

 
 

Cependant Dieu avait encore quelque chose à m’apprendre en rapport avec cet épisode de ma vie. Bien des années plus tard, un ami américain vint me rendre visite en Hollande. Et là, il rencontra les amis dont je viens de parler : – « Est-ce que ce ne sont pas ces gens-là qui vous avaient laissée tomber ? » me demanda t-il, alors qu’ils quittaient la pièce. – « Si, répondis-je avec une certaine suffisance. Vous voyez, tout est pardonné. » – « De votre côté, oui, mais eux, ont-ils accepté votre pardon ? » – « Ils disent qu’il n’y a rien à pardonner. Ils nient qu’il y ait jamais eu quelque chose. Mais moi je peux le prouver. J’ai tout ici, noir sur blanc, ajoutai-je. J’ai gardé toutes leurs lettres… » – « Corrie ! » Mon ami me prit le bras et ferma doucement le tiroir. – « N’avez-vous pas dit que vos péchés sont au fond de la mer ? Et ceux de vos amis restent gravés noir sur blanc ? »

Il s’en suivit une minute angoissante pendant laquelle je ne parvenais pas à retrouver la voix. – « Seigneur Jésus, murmurai-je finalement, toi qui ôte les péchés, pardonne-moi d’avoir conservé pendant tant d’années des évidences contre les autres ! Donne-moi la grâce pour que je puisse brûler tous ces « noirs sur blanc », que ce soit pour toi comme un sacrifice de bonne odeur pour ta gloire ! » 

Ce soir là, je ne me suis pas couchée sans avoir trié les papiers qui se trouvaient dans mon bureau et d’en avoir extrait toutes ces lettres. Puis je fis une joyeuse flambée dans mon petit fourneau. Jésus ne nous enseigne t-Il pas à prier : « Pardonne-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés » ?

Quand nous apportons nos péchés à Jésus, non seulement il nous pardonne, mais Il fait comme si ces péchés n’avaient jamais existé ! bigquote2

 
 
 

« Dieu nous a aimés et a envoyé son Fils comme sacrifice pour expier nos péchés. Bien-aimés, puisque Dieu nous a tant aimés, nous aussi nous devons nous aimer les uns les autres. » (1 Jean 4:10-11)


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